Une fois n'est pas coutume, pour la première fois sur ce blog nous allons vous parler non pas d'un livre, d'un film, d'une plante, d'une espèce animale ou d'un site naturel, mais d'un jeu vidéo !

En terme d'écriture fictionnelle et d'expérience ludique, l'industrie du jeu vidéo a atteint ces 10 dernières années un niveau qualitatif et un réalisme impressionnant... Jouant de plus en plus sur la frontière tangible entre fiction et réalité, et ce pour le bonheur de millions de joueurs à travers le monde. Avec l'arrivée récente de la réalité virtuelle, on peut désormais se promener sur la planète Mars (Unearthing Mars, Winking Entertainment) ou encore gravir l'Everest (Everest VR, Sólfar Studios) tout en restant sur son canapé. Est-ce une bonne chose que le virtuel remplace l'expérience réelle ? Il y aurait effectivement de quoi débattre âprement... Mais lorsque la technologie simule pour nous une expérience que nous aurions guère la possibilité de vivre dans la réalité, cela reste tentant non ?

Image : Ubisoft.

Image : Ubisoft.

Ghost Recon Wildlands : un magnifique hommage aux beautés boliviennes

Il y a quelques semaines sortait "en grande pompe" la dernière superproduction vidéo-ludique d'un des plus importants éditeurs de jeux vidéos au monde, à savoir le studio français Ubisoft. Ce jeu titré "Tom Clancy's Ghost Recon Wildlands" est la déclinaison d'une franchise fictionnelle d'infiltration et d'espionnage militaire. Là vous me direz : rien de bien original ! Effectivement... Sauf que cette récente production "en monde ouvert" * a choisi comme environnement virtuel notre voisin andin : la Bolivie. Ici point de réalité virtuelle, mais le logiciel simule pour vous le climat, les ambiances, la végétation et les lieux naturels ou archéologiques de ce magnifique pays.

 

* Jeu en "monde ouvert" : concept de jeux vidéo dans lequel le ou les personnages dirigé(s) par le joueur se retrouvent plongés dans un univers vivant, et peuvent se déplacer librement à l'intérieur d'un monde recréé, qu'il soit imaginaire ou inspiré de lieux réels. La découverte à son rythme et l'interaction avec ce monde et ses occupants constituent généralement le plus grand intérêt de ces jeux, ajouté à l'histoire/scénario que nous propose ces fictions vidéoludiques.

Paja brava, Laguna Colorada et volcans en arrière plan, c'est clair on est bien sur l'altiplano bolivien ! Bon, vous me direz il reste un militaire sur l'image...! (Image : Ubisoft).

Paja brava, Laguna Colorada et volcans en arrière plan, c'est clair on est bien sur l'altiplano bolivien ! Bon, vous me direz il reste un militaire sur l'image...! (Image : Ubisoft).

Dans "Ghost Recon Wildlands", libre à vous donc de parcourir une Bolivie virtuelle : de la jungle amazonienne au désert de sel, en passant par les hautes chaînes de montagnes de la cordillère des Andes, ses petits villages et ses grands plateaux. A pied, en voiture, en moto, en bateau et même en avion, c'est la beauté naturelle de tout un pays qui s'offre à vous, en toute liberté !

Chez Ubisoft Paris, puisque c'est le studio Ubisoft de la capitale française qui s'est attelé à la tâche, le choix d'un pays comme la Bolivie comme "décor ouvert" s'est imposé après des mois de recherche. Ce pays offrait aux concepteurs une diversité naturelle et donc artistique unique, le tout baigné par la dépaysante culture andine, toujours fantasmée et magnifiquement colorée. D'autant que l'équipe de programmeurs n'a pas fait les choses à moitié, proposant ni plus ni moins la plus grande carte de jeu en "monde ouvert" de l'éditeur, d'ailleurs spécialiste en la matière, soit environ 507 km2 d'environnement virtuel visitable.

C'est donc une Bolivie miniature qui a été reproduite, modifiée pour l'occasion, avec une grande liberté d'adaptation et de "compression géographique" pour faire rentrer tout ça dans la fiction du jeu... Il y a cependant de nombreux lieux tout à fait reconnaissables, tel que le Salar d'Uyuni et la isla Incahuasi, la Laguna Colorada, l'arbre de pierre, ... ainsi que des environnements et éléments rappelant la réalité du pays : ses églises typiques andines, ses ruines incas et pré-incas, le Whipala (drapeau à damier coloré des communautés andines) sur le fronton de maisons à moitié terminées, ses champs de coca ou de quinoa, ses cactus cardón géants, ses gigantesques mines à ciel ouvert, ses piscines d'extraction de lithium, ses troupeaux de lamas en liberté, ses vols de flamants et son grand lac d'altitude le Titicaca (rebaptisé pour l'occasion Agua Caliente), ... Même les véhicules croisés sur les routes ressemblent à ceux que l'on peut voir là-bas : petites motos, mini-bus et pick-up y sont légion...
Enfin, à travers la collecte d'objet pendant le jeu, il est possible d'accéder à des informations culturelles sur le pays. En gros, on récupère de petits textes et images sur les légendes, coutumes et symboles nationaux. De quoi apprendre tout en jouant.

 

Quelques comparatifs entre la Bolivie virtuelle d'Ubisoft et la réalité :

Photos : Ubisoft et Eldesiertoflorido / Montages : Eldesiertoflorido.
Photos : Ubisoft et Eldesiertoflorido / Montages : Eldesiertoflorido.
Photos : Ubisoft et Eldesiertoflorido / Montages : Eldesiertoflorido.

Photos : Ubisoft et Eldesiertoflorido / Montages : Eldesiertoflorido.

L'éditeur français est devenu au fil des années LE spécialiste de la recréation d'univers mêlant réalité (contemporaine ou historique) et fiction. C'est d'ailleurs ce même éditeur qui avait recréé la ville de Florence à l'époque de la renaissance (Assassin's Creed II, 2009), ou encore Rome et Constantinople à la même époque (Assassin's Creed Brotherhood en 2010 et Assassin's Creed Revelations en 2011), La Nouvelle-Orléans du XVIIIème siècle (Assassin's Creed Liberation, 2012), les premières villes des colons d'Amérique du nord (Assassin's Creed III, 2012), les Caraïbes au temps des pirates (Assassin's Creed IV Black Flag, 2013), une immense carte des Etats-Unis d'aujourd'hui (The crew, 2014), le Paris de la révolution française (Assassin's Creed Unity, 2014), Londres à l'époque victorienne (Assassin's Creed Syndicate, 2015), les villes de Chicago et San Francisco (Licence Watch Dogs, 2014 et 2016), un New York post-apocalyptique (Tom Clancy's The Division, 2016) ou encore plus récemment une partie du relief alpin dans la simulation de sport extrême Steep.
Le Whipala dans le jeu : symbole des communautés andines.

Le Whipala dans le jeu : symbole des communautés andines.

La carte du jeu. Celle-ci mélange de vrais noms de lieux boliviens et d'autres inventés (Image : Ubisoft)

La carte du jeu. Celle-ci mélange de vrais noms de lieux boliviens et d'autres inventés (Image : Ubisoft)

Le scénario : ce qui n'a pas plu au gouvernement bolivien !

Le jeu "Ghost Recon Wildlands" est donc une magnifique vitrine vidéo-ludique pour la promotion de la Bolivie et ses merveilles. Oui, mais... Parce qu'il y a bien un MAIS, en tout cas pour le gouvernement bolivien du président Evo Morales. Car le jeu est avant tout une fiction, de plus une fiction d'espionnage militaire ! En imaginant une Bolivie tombée au main d'un gigantesque cartel de production et de vente de cocaïne à l'échelle mondiale, un système politique et militaire bolivien plus ou moins connivent avec les trafiquants de drogue et un groupe d'agents militaires étrangers officieux (les ghosts, autrement dit les "fantômes") venant régler son compte au cartel en toute impunité, ... Les scénaristes ont pour ainsi dire froissé la susceptibilité des autorités de la Bolivie réelle.

Ce scénario est en effet très loin d'enchanter les autorités boliviennes, qui ont d'ailleurs à la sortie du jeu convoqué l'ambassadeur de France pour lui remettre une lettre de mécontentement à destination de l'entreprise Ubisoft. Une situation un rien "ubuesque" tout de même puisque les responsables boliviens ont carrément critiqué et menacé à demi-mot la France sous prétexte qu'une oeuvre de fiction créée par une entreprise privée ne leur convenait pas ! "Il serait paradoxal qu'une entreprise française (Ubisoft, ndlr) remette précisément en cause notre action en matière de lutte contre le narcotrafic, en sachant que c'est justement avec la technologie française que nous combattons le trafic de drogue ", a déclaré le ministre de l'intérieur bolivien Carlos Romero.

Autrement dit, pour le gouvernement bolivien il n'y a pas ou peu de différence entre un État et une entreprise privée, et entre l'opinion d'une nation et une oeuvre de fiction !?! Que dire alors d'une part importante des fictions hollywoodiennes qui ne cessent d'imaginer des situations fictives mais contemporaines dans leur propre pays et ailleurs dans le monde ? Que l'on aime ou pas le manichéisme de certaines de ces fictions, est-ce que cela mérite qu'un gouvernement s'exprime publiquement sur le sujet ? Et comme si cela ne suffisait pas, le ministre de l'intérieur bolivien a rappelé l'achat par la Bolivie à la France de six hélicoptères Superpuma pour ses forces armées pour un montant de 25 millions de dollars, ainsi qu'un projet de radars pour le pays d'un montant d'environ 200 millions. Une partie de ces investissements militaires servant notamment, d'après les autorités boliviennes, à la lutte contre le trafic de drogue.

Pour sa part, l'entreprise Ubisoft a simplement rappelé les fondamentaux, à savoir que : "Ghost Recon Wildlands est une œuvre de fiction à l’instar d’un film ou d’une série télévisée. Comme dans tous les jeux de la franchise Tom Clancy, l’action se déroule à notre époque et s’inspire de la réalité. Mais les personnages, les lieux et l’histoire sont fictifs et uniquement créés dans le but de divertir. La Bolivie a été choisie comme terrain de jeu car elle possède de magnifiques paysages et une culture extrêmement riche."

Prise de sons en milieu naturel en Bolivie pour la production du jeu (Image : Ubisoft).

Prise de sons en milieu naturel en Bolivie pour la production du jeu (Image : Ubisoft).

L'équipe du jeu en repérage sur la salar d'Uyuni (Image : Ubisoft).

L'équipe du jeu en repérage sur la salar d'Uyuni (Image : Ubisoft).

Salar d'Uyuni virtuel dans "Ghost Recon Wildlands" (Image : Ubisoft)

Salar d'Uyuni virtuel dans "Ghost Recon Wildlands" (Image : Ubisoft)

Les vraies raisons de la colère bolivienne

On peut aisément comprendre que le président bolivien Evo Morales n'apprécie guère l'image de son pays comme d'une nation de narco-trafiquants véhiculée dans cette fiction. Déjà largement isolé politiquement sur la scène internationale, critiqué de part et d'autre par les "grandes puissances mondiales et leurs penseurs" pour son nationalisme économique ou plutôt son anti-capitalisme (plus ou moins de façade d'ailleurs...), son populisme ou encore la corruption qui persiste dans le pays, le président bolivien a toujours voulu "redorer" l'image de la Bolivie, notamment dans une optique d'augmentation du tourisme, source de revenus non négligeable pour sa population. C'est avant tout pour cela que le pays, sous l'impulsion du Président Morales, s'est investi "à fond" dans l'accueil du rallye Dakar depuis 2014. Le pays est d'ailleurs une destination touristique exceptionnelle et offre d'importants attraits culturels, naturels et historiques, ainsi que des conditions de sécurité bien meilleures que dans d'autres lieux touristiques du monde.

Subir les critiques de pays étrangers alors que l'on oeuvre largement au développement des régions les plus isolées, à l'amélioration des conditions de vie des populations les plus fragiles par le biais du soutien aux services publics (éducation et santé notamment), par les aides agricoles, la modernisation des campagnes, ... Ça a de quoi énerver son homme c'est sûr ! D'autant que ces critiques proviennent principalement de pays comme les Etats-Unis ou le voisin chilien qui sont, comme tant d'autres nations, les représentants du capitalisme sauvage inégalitaire, de la corruption à grande échelle, et qui hébergent une part très importante des consommateurs de la cocaïne qu'il prétendent combattre ! Bref, c'est encore une fois "l'hôpital qui se fout de la charité" !

C'est pas bien de faire peur (virtuellement) aux flamants de la Laguna Colorada (Image : Ubisoft)

C'est pas bien de faire peur (virtuellement) aux flamants de la Laguna Colorada (Image : Ubisoft)

La fiction du narco-trafic bolivien dans le jeu "Ghost Recon Wildlands"

 

La sortie du jeu vidéo "Ghost Recon Wildlands" : simple prétexte pour la communication des autorités boliviennes

Le fait que la Bolivie ait réagit ainsi est avant tout une question de calendrier. En effet, la sortie du jeu d'Ubisoft a eu lieu quelques jours après l'approbation par le Parlement bolivien d'une loi augmentant la surface consacrée à la culture légale de la feuille de coca, produit de base de la cocaïne, de 12 000 à 22 000 hectares. Une mesure critiquée par l'opposition comme une légalisation de champs alimentant la production de drogue.
La feuille de coca est interdite dans une grande partie du monde depuis 1961 et la signature par 61 pays de la "Convention unique sur les stupéfiants" des Nations Unies. Or la coca est un produit qui, au naturel, n'est pas du tout une drogue, mais bien une plante aux multiples vertus médicinales reconnues. Cependant, étant donné son interdiction internationale, et bien sûr l'interdiction de son dérivé chimique la cocaïne, les pays producteurs de la coca légale (vendue pour une consommation naturelle de la feuille et non pour la transformation en cocaïne) doivent répondre aux exigences de l'ONUDC (Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime) et imposer des limites en terme de superficie des cultures à leurs agriculteurs.

Le président bolivien En 2012, le président Evo Morales défendant aux Nations Unies le droit des boliviens à mâcher la feuille de coca.

Le président bolivien En 2012, le président Evo Morales défendant aux Nations Unies le droit des boliviens à mâcher la feuille de coca.

L'un des produits industriels à base de coca : l'infusion de coca. Même si le Chili est signataire de la "Convention unique sur les stupéfiants" des Nations-Unis, il est possible d'acheter et de consommer de la coca à San Pedro d'Atacama et dans le nord du pays.

L'un des produits industriels à base de coca : l'infusion de coca. Même si le Chili est signataire de la "Convention unique sur les stupéfiants" des Nations-Unis, il est possible d'acheter et de consommer de la coca à San Pedro d'Atacama et dans le nord du pays.

Sous prétexte de lutte contre la prolifération de la cocaïne, les Nations Unis imposent donc leurs règles aux agriculteurs qui cultivent la coca depuis des millénaires, tout en maintenant une interdiction absurde de vente légale de la coca qui pourrait devenir une source de revenus honnête et importante pour ces agriculteurs boliviens. La Bolivie étant le troisième producteur mondial de coca, après le Pérou et la Colombie. Dans les faits, l'interdiction de la coca ou la restriction de sa production n'a pas vraiment eu de conséquences sur l'augmentation de la production, de la vente et de la consommation de la cocaïne dans le monde. Une immense hypocrisie donc !

En bref, l'intervention du gouvernement bolivien au sujet de la sortie du jeu "Ghost Recon Wildlands" n'aura été en réalité qu'une forme à peine cachée de contenté la communauté internationale, de rappeler une nouvelle fois sa position claire contre le trafic de cocaïne, alors qu'il venait tout juste de faire passer une loi en faveur de ses agriculteurs, augmentant la superficie légale des champs de coca, une mesure évidemment très mal vu au niveau international.

Champ de coca virtuel dans le jeu "Ghost Recon Wildlands" (Image : Ubisoft)

Champ de coca virtuel dans le jeu "Ghost Recon Wildlands" (Image : Ubisoft)

 

Un peu d'humour : Avec l'officialisation récente du premier trailer de l'épisode VIII de la saga Star Wars et ses images tournées au salar d'Uyuni, on risque d'avoir un communiqué des autorités boliviennes critiquant le fait que le film donne l'image d'une Bolivie aux mains de l'Empire et des stormtroopers ?

 

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