Après Victor Jara, Violeta Parra, Quilapayun ou encore illapu, il était temps d'offrir une place de choix au groupe chilien Inti illimani dans notre rubrique "Les chansons qu'on aime". La chanson choisie pour représenter le groupe fait littéralement partie du patrimoine musical vivant du Chili et s'appelle "Samba landó". Elle aura été pour nous une des premières chansons chiliennes que l'on s'est surpris à fredonner par moment sans vraiment s'en rendre compte... Bref, une chanson chilienne cultissime !

 

Photo : perrerac.org

Photo : perrerac.org

 

Inti illimani, une histoire chilienne

 

Origines et engagement de la Nueva canción chilena

Fondé en 1967, le groupe Inti illimani1 s'inscrit dans le mouvement musical que l'on appelle "La nueva canción chilena" (nouvelle chanson chilienne). Avec notamment les chanteurs et groupes cités ci-dessus, la musique chilienne de la fin des années 60 et du début des années 70 est marquée par un renouveau folklorique, puisant dans les sonorités, rythmes et instruments traditionnels. La quena, la flûte de pan ou le charango, intègrent des formations plus classiques composées de guitare, batterie, basse, violon, ... A l'uniformisation culturelle du pays (la chilenisation2), cherchant à lisser les particularismes ethniques d'un Chili multiple, la Nueva canción répond par l'extraordinaire mélange des cultures, par la revendication artistico-sociale, par l'émancipation des peuples originels amérindiens.

 

1 Le nom du groupe vient de inti, "soleil" en langue quechua, et illimani de la langue aymara signifiant "aigle doré", et c'est également le nom d'une montagne près de La Paz, en Bolivie.

 

2 Guerre du pacifique, annexion de l'île de Pâques et des îles Juan Fernandez, des régions nord, "pacification" du sud mapuche et patagon, ... le premier siècle d'existence de la toute jeune nation chilienne est synonyme de conflits et d'une importante expansion territoriale. Avec celle-ci, l'intégration sous la banière chilienne de communautés et peuples aux traditions et cultures diverses.
Pour répondre à la problématique d'une nation multi-culturelle aux frontières encore jeunes, et à la nécessité géo-politique d'une unité nationale forte face aux "menaces venus de l'extérieur", la politique du Chili pendant la première moitié du XXème siècle s'oriente vers une imposition par l'Etat de symboles socio-culturels communs, créés parfois de toutes pièces, et d'un système législatif et institutionnel unique pour tous. Procesus que l'on appelera par la suite la "chilenisation", et porté par l'idée qu'avant d'être andins, pascuans, patagons, aymaras ou mapuches, les habitants du territoire national sont avant tout chiliens.
Dans les faits, même si la "chilenisation" aura partiellement répondu à son objectif de "rallier" les particularismes communautaires aux valeurs nationales, ce système aura pour conséquence l'augmentation des inégalités sociales et ethniques, créant une nation dans laquelle celui qui naît avec la peau claire de ses ancêtres européens aura plus chance de participer dans le futur à la gouvernance politique et/ou économique du pays.

 

Pochette de "La nueva canción chilena", 2ème album enregistré en exil, 1974.

Pochette de "La nueva canción chilena", 2ème album enregistré en exil, 1974.

La Nueva canción chilena va connaître, avec l'apparition du parti politique la "Unidad Popular" (UP) de Salvador Allende, son pendant politique. Ou peut-être est-ce la UP qui va trouver dans les artistes de la Nueva canción un formidable catalyseur populaire pour son programme politico-sociale tourné vers la défense des minorités ethniques et la lutte contre les inégalités sociales de manière générale ? Face à un monde de plus en plus tourné vers le modèle étasunien ultra-libéral, dans lequel ceux qui ne montent pas dans le train à grande vitesse du capitalisme se retrouvent seuls sur le quai, les artistes de la Nueva canción et la UP clament une parole d'unité dont les pilliers sont l'égalité, la fraternité, la reconnaissance et le partage des diversités nationales...
En 1970, Inti illimani enregistre "Canto al Programa" (Chant pour le Programme), album de mise en musique du programme politique du futur président Salvador Allende. On y retrouve notamment la fameuse chanson "Canción del poder popular" et des paroles comme :
"Porque esta vez no se trata de cambiar un presidente, será el pueblo quien construya un Chile bien diferente" (Parce que cette fois il ne s'agit pas seulement de changer un président, ce sera le peuple qui construira un Chili bien différent).

 

Inti illimani à Berlin en 1973, année du coup d'Etat au Chili (Photo : Museo de la memoria y de los derechos humanos)..

Inti illimani à Berlin en 1973, année du coup d'Etat au Chili (Photo : Museo de la memoria y de los derechos humanos)..

 

Le coup d'Etat et les années de résistance artistique hors du pays

Au même titre que les autres artistes de la Nueva canción artistiquement engagés aux côtés du président Salvador Allende, le coup d'Etat du 11 septembre 1973 et l'avènement de la dictature militaire du général Pinochet marquera un coup d'arrêt à la carrière d'Inti illmani dans son propre pays, du moins pendant plusieurs années. Alors que certains artistes de cette époque connaissent une fin tragique et brutale, mourant sous le coup de la répression militaire, les membres de Inti illimani en tournée européenne au moment du coup d'Etat resteront en exil en Italie, et ce pendant près de 15 ans.

Comme un pied de nez à la dictature, le groupe connait alors un important succès en Europe et ailleurs, diffusant sa résistance populaire et musicale à travers le globe lors de différentes tournées mondiales. Dès lors, les albums enregistrés en Italie par le groupe sont numérotés à partir de 1, puis 2, puis 3, ... symbole d'une renaissance et d'une persistence récurrente, un compte ou décompte à chaque nouvel album sorti en exil.


Défiant la dictature et cherchant la rencontre avec ses compatriotes restés au Chili, Inti illimani ne manquera pas d'aller se produire aux portes du pays qui l'a banni : en 1982 à Tacna au Pérou, et en 1985 et 1986 à Mendoza en Argentine. Lors de ces concerts, de nombreux chiliens traversent la frontière pour aller écouter le groupe exilé.
Les véritables retrouvailles avec le public chilien à l'intérieur du pays aura finalement lieu en septembre 1988 en pleine campagne du "No" au référendum de Pinochet. A l'invitation de la coalition politique "Gauche Unie", Inti illimani participe à un concert avec un autre groupe chilien exilé : illapu. 100.000 chiliens se déplacent pour écouter les deux groupes réunis dans le Parc La Bandera de Santiago, la capitale du pays.

 

Le groupe est encore actif aujourd'hui, et même doublement actif puisqu'il y a aujourd'hui deux groupes Inti illimani qui se disputent l'appelation officielle. Composées chacunes d'anciens membres du groupe mais aussi de nouvelles têtes, les deux formations sont aujourd'hui connues sous les noms de "Inti illimani nuevo" et "Inti illimani histórico".

Scène du concert de Inti illimani et illapu au parc La Bandera, en 1988 (Photo : www.bcn.cl)

Scène du concert de Inti illimani et illapu au parc La Bandera, en 1988 (Photo : www.bcn.cl)

Pochette de "Hacia la libertad", 4ème album enregistré en exil, 1975.

Pochette de "Hacia la libertad", 4ème album enregistré en exil, 1975.

 

La chanson

"Samba landó" est non seulement une chanson célèbre d'Inti illimani, mais également une chanson qui représente bien l'engagement humaniste et artistique du groupe, à la fois pour l'Amérique du sud et pour les peuples du monde entier. La chanson sort en 1979 dans l'album Canción para matar a una culebra ("Chanson pour tuer une couleuvre", en référence au poème du cubain Nicolás Guillén). Le titre de la chanson est le nom d'une danse érotico-festive d'origine afro-péruvienne. Cette danse serait apparue par le biais de la communauté angolaise du Pérou. Elle est aujourd'hui connue et pratiquée dans plusieurs pays d'Amérique du sud et est un symbole du métissage afro-américain.

Ici, Inti illimani utilise ce symbole de métissage et de dialogue artistique des cultures pour dénoncer le trafic des esclaves du passé, et le racisme persistant du présent :

 

"La gente dice qué pena que tenga la piel oscura
como si fuera basura que se arroja al pavimento"

Les gens disent "quelle peine qu'il ait la peau noire"
Comme s'il s'agissait d'une poubelle
que l'on jette sur le trottoir

 

"para dejar de ser cosas -dijó con ánimo entero-
ponga atención, mi compadre, que vienen nuevos negreros".

Pour arrêter d'être des objets - dit-il avec courage -
Prends garde, mon ami, de nouveaux négriers sont en route.

 

En une chanson, Inti illimani rassemble sonorités andines, rythmes africains, et paroles de fraternité trans-continentale. Un hymne à la tolérance et à l'amour entre les peuples, qui puise sa source artistique dans les années passées en exil, comme le raconte aujourd'hui Horacio Salinas, directeur artistique de Inti illimani Histórico et membre (quasi)fondateur du groupe :

 

El exilio ha dejado una huella para siempre en mi vida. De naturaleza a ratos ambigua. Fue el dolor, de una parte, y de otra el deslumbramiento. Pero por sobre todo el exilio me puso en un territorio sin fronteras desde donde es posible imaginar música también para un país imaginario.
"L'exil a laissé une marque dans ma vie pour toujours. D'une nature parfois ambigue. Ce fût la douleur, d'un côté, et d'un autre côté l'éblouissement. Mais par dessus tout, l'exil m'a transporté dans un territoire sans frontière, d'où il est possible d'imaginer une musique pour un pays imaginaire".

 

Pochette de l'album "Canción para matar a una culebra", 1979.

Pochette de l'album "Canción para matar a una culebra", 1979.

Les paroles originales

Sobre el manto de la noche
esta la luna chispeando (bis).
Así brilla fulgurando
para establecer un fuero :
"Libertad para los negros
cadenas para el negrero"

 

Samba landó, samba landó
¿Qué tienes tú que no tenga yo ?

 

Mi padre siendo tan pobre
dejo una herencia fastuosa :(bis)
"para dejar de ser cosas
-dijó con ánimo entero-
ponga atención, mi compadre,
que vienen nuevos negreros".

 

Samba landó, samba landó
¿Qué tienes tú que no tenga yo ?

 

La gente dice qué pena
que tenga la piel oscura (bis)
como si fuera basura
que se arroja al pavimento,
no saben del descontento
entre mi raza madura.

 

Samba landó, samba landó
¿Qué tienes tú que no tenga yo ?

 

Hoy día alzamos la voz
como una sola memoria.
Desde Ayacucho hasta Angola,
de Brasil a Mozambique
ya no hay nadie que replique,
somos una misma historia

La traduction française

Sur le manteau de la nuit
Il y a la lune étincelante
Elle brille ainsi fulgurante
Pour créer une devise : 
"La liberté pour les noirs
Des chaînes pour le négrier"

 

Samba lando, samba lando
Qu'as-tu toi que moi je n'ai pas ?

 

Mon père étant si pauvre
Il a laissé un fastueux héritage
"Pour arrêter d'être des objets
- dit-il avec courage -
Prends garde, mon ami,
De nouveaux négriers sont en route"

 

Samba lando, samba lando
Qu'as-tu toi que moi je n'ai pas ?


Les gens disent "quelle peine
qu'il ait la peau noire"
Comme s'il s'agissait d'une poubelle

Que l'on jette sur le trottoir
Ils ne connaissent pas le mécontentement
Chez ceux de ma race mature

 

Samba lando, samba lando
Qu'as-tu toi que moi je n'ai pas ?

 

Aujourd'hui nous élevons la voix
Comme une seule mémoire
D'Ayacucho jusqu'à l'Angola
Du Brésil jusqu'au Mozambique
Il y a déjà plus personne qui réplique
Nous sommes la même histoire

 

Le clip original de 1979

Samba landó, par Inti illimani (1979)

En concert il y a quelques années...

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