* Victor Jara, aujourd'hui et pour toujours ! (pour les non-hispanophones)
S'il devait y avoir un seul chilien, de part son engagement, son oeuvre et le déroulement de sa vie, représentatif de son pays, ce serait surement lui : Victor Jara.
Comédien, auteur, chanteur, compositeur, interprète, metteur en scène et poète engagé, "don Victor" rassemble à lui seul l'humanisme, la pluralité, l'horreur et les contradictions de tout
un pays. Plus on écoute ses chansons et on en apprend sur sa vie, et plus on comprend (ou presque) lumières et pénombres du Chili de ses 40 dernières années.
Mais commençons par le commencement... et intéressons nous à la vie de cet homme emblématique du Chili du XXème siècle...
Sa vie
Issu d'une famille de paysans modestes de la région de Santiago, sa mère est chanteuse à ses heures. Dans ce cocon musical familiale, victor apprend les rudiments de la guitare et s'initie
au chant à l'église. Autodidacte, il s'intéresse rapidement aux mélodies et musiques du folklore chilien. En plus de son amour pour la musique, Victor Jara débutera sa carrière artistique à
l'université par le théâtre.
Sa mère meurt prématurément, et cet événement est un traumatisme pour le jeune Victor. Il écrira d'ailleurs en 1968 l'une de ses plus célèbres chanson Te recuerdo
Amanda. Cette chanson raconte l'histoire de deux ouvriers chiliens comme il en existe tant, vivant leur amour dans une période politique trouble. Dans cette chanson, qui d'après l'auteur n'a
pas forcément à voir avec son histoire familiale, le personnage masculin s'apelle Manuel (du prénom de son père et de sa fille Manuela), et le personnage féminin Amanda (du nom de sa
mère, mais également de son autre fille).
Ibas a encontrarte con él,
que partió a la sierra, que nunca hizo daño,
que partió a la sierra
y en cinco minutos quedo destrozado.
Suena la sirena de vuelta al trabajo,
muchos no volvieron,
tampoco Manuel.
Tu avais rendez-vous avec lui,
qui partit dans les montagnes qui jamais ne fit de mal,
qui partit dans les montagnes,
et en cinq minutes fut mis en pièces.
Sonne la sirène de retour au travail,
beaucoup ne sont pas revenus,
Manuel non plus.
Jusqu'en 1957, Victor Jara poursuit parallèlement sa carrière théâtrale et musicale. Ses premiers succès seront d'abord théâtraux. Ses premières mises en scène et son travail au sein du collectif
Cuncumén, l'amèneront à faire des tournées en France, Hollande, URSS, en Argentine, au Paraguay et à Cuba.
En 1970, il est invité à un festival international de théâtre à Berlin, et participe au premier Congrès de théâtre latinoaméricain à Buenos Aires.
Son engagement politique
De ses différents voyages à travers l'Europe et l'Amérique latine, Victor se forge peu à peu une certaine idée de la société et des valeurs humaines essentielles.
A l'instar du guerillero révolutionnaire argentin Ernesto Che Guevara, Victor Jara militera lui aussi pour une Amérique du Sud unie. A la suite de l'assassinat du Commandante
Guevara, Victor Jara écrira la chanson Zamba del Che (1969).
Vengo cantando esta zamba
J'arrive en chantant cette zamba
Con redoble libertario
Avec un roulement de tambour libertaire
Mataron al guerillero
Ils ont tué le guerillero
Che comandante Guevara
Che commandant Guevara
[...]
De los derechos humanos
Ils violent les droits humains
Los violan en tantas partes
Dans de si nombreuses regions
En America Latina
D'Amerique Latine
Domingo, Lunes y Martes
Dimanche, Lundi et Mardi
Nos imponen militares
Ils nous imposent des militaires
Para sojuzgar los pueblos
Pour dominer les peuples ;
Dictadores, asesinos
Dictateurs, assassins,
Gorilas y generales
Gorilles et generaux.
Explotan al campesino,
Ils exploitent le paysan,
Al minero y al obrero
Le mineur et l'ouvrier.
Cuanto dolor es su destino
Combien de douleur, son destin
Hambre, miseria y dolor
Faim, misere et douleur
Bolivar le dió el camino,
Bolivar lui a montré le chemin
Y Guevara lo siguió
Et Guevara l'a suivi
Liberar a nuestro pueblo,
Liberérer notre peuple
Del dominio explotador.
Du pouvoir qui nous exploite
Après ses albums Canto a lo humano (1966), Canciones folclóricas de América (1967) et
Te recuerdo Amanda (1969) et Victor publie l'album Canto libre (1970) qui marque sa décision de se consacrer à l'engagement politique, et d'utiliser sa musique pour porter un message
humaniste, et s'adresser au peuple entier. A la même époque, il renonce au confort de prendre la
direction de l'Ituch (Institut théâtral de l'université du Chili) et s'engage dans la campagne électorale du parti Unidad Popular de Salvador
Allende.
En 1971, avec l'album El derecho de vivir en paz (Le droit de vivre en paix), dont le titre est celui d'une chanson manifeste contre la guerre du Viêt-Nam, il
est sacré meilleur compositeur chilien de l'année.
La sortie de son 7ème album La población (1972) témoigne toujours plus de son engagement communiste et nationaliste. Il réalise d'ailleurs en 1972 une tournée, cette fois en tant que
chanteur, en URSS et à Cuba. Investi sur tous les fronts, Victor Jara dirige également l'hommage au poète chilien Pablo Neruda lors de sa remise du prix Nobel de littérature dans le stade
national de Santiago.
En 1972, il n'hésite pas à rejoindre les travailleurs volontaires lors des grandes grèves ouvrières.
Artiste prolifique, Victor Jara publie pas moins de 5 albums en 5 ans (de 1969 à 1973).
Pour la campagne présidentielle de Salvador Allende, il écrit un hymne populaire intitulé La canción del poder popular
(Chanson du pouvoir populaire), et rendu célèbre jusqu'à aujourd'hui par le groupe Inti Illimani.
" Porque esta vez no se trata
de cambiar un presidente,
será el pueblo quien construya
un Chile bien diferente. "
" Par ce que cette fois,
il ne s'agit pas seulement de changer un président
c'est le peuple qui construira
un chili bien différent. "
Extrait du documentaire de Patricio Guzman
Salvador Allende
Il rejoint ainsi le mouvement artistique La nueva canción chilena qui entoure la candidature de Salvador Allende, et son ancien camarade de théâtre
Sergio Ortega qui écrira pour sa part un autre des piliers de la chanson populaire chilienne El pueblo unido (le peuple uni), enregistré pour la première fois par le
groupe Quipapayun.
"De pie, cantar, que vamos a triunfar.
Avanzan ya banderas de unidad,
y tú vendrás marchando junto a mí
y así verás tu canto y tu bandera florecer.
La luz de un rojo amanecer
anuncia ya la vida que vendrá.
De pie, luchar,
el pueblo va a triunfar.
Será mejor la vida que vendrá."
" Le peuple uni ne sera jamais vaincu !
Debout, chanter, que nous allons triompher.
Ils avancent déjà, drapeaux d'unité,
Et tu viendras, allant à mes côtés,
Et ainsi tu verras ton chant et ton drapeau fleurir.
La lumière, d'un rouge lever de jour
Annonce déjà la vie qui viendra."
En 1971, il devient l'ambassadeur culturel du gouvernement de Salvador Allende.
Quasi aussi important que la figure du président Allende, et beaucoup moins contreversé, le souvenir de l'artiste transcende la mémoire de toute une période politique chilienne, et réveille
encore aujourd'hui, à chacune de ses chansons diffusées, la ferveur populaire des chiliens de toute classe sociale.
Pourtant, l'artiste n'hésitait pas à critiquer allègrement la bourgeoisie chilienne, comme par exemple dans la chanson Las casillas del barrio alto, reprise d'un
standard folk américain Little boxes écrit et composé par Malvina Reynolds en 1962 et critiquant les valeurs de la bougeoisie conformiste. Cette chanson a récemment été utilisée pour le
générique de la série US Weeds. Dans sa version chilienne, Victor Jara fustige les bourgeois des hauts quartiers de Santiago.
Las casitas del barrio alto
con rejas y antejardín,
una preciosa entrada de autos
esperando un Peugeot.
[...]
Y las gentes de las casitas
se sonríen y se visitan.
Van juntitos al supermarket
y todos tienen un televisor.
Les petites maisons des hauts quartiers
avec grilles et pré-jardin
une belle entrée de voiture
attendant une Peugeot
[...]
Et les gens des hauts quartiers
Se sourient et se visitent
Vont ensemble au super marché
et possèdent tous une télévion.
Mémoire d'un artiste martyre
Après le coup d'Etat militaire orchestré par le général Pinochet et le gouvernement américain le 11 septembre 1973, qui voit le bombardement en plein jour du palais présidentiel
et le suicide du président élu Savador Allende, Victor Jara est arrêté et torturé à l'Estadio Chile, puis à l'Estadio Nacional avec de nombreux autres sympatisants pro-Allende. Il y écrit le
poème Estadio de Chile qui dénonce le fascisme et la dictature. Ce poème est resté inachevé car Víctor Jara est rapidement mis à l'écart des autres prisonniers.
Entre mythe et réalité, dont celle écrite par l'écrivain Miguel Cabezas, témoin occulaire de sa
mort, on raconte qu'après l'avoir passé à tabac, les militaires lui auraient tranché les doigts avec une hache, avant de lui intimer l'ordre de chanter. Victor Jara aurait
défié les soldats putchistes en se tournant vers les militants détenus avec lui, et en entonnant l'hymne de l'Unité Populaire. Les militaires l'auraient alors exécuté par balles, ainsi que la
majorité des militants qui avaient repris son chant en chœur. Nous sommes le 15 septembre 1973..
Lors de son deuxième enterrement en 2009 (après avoir été enterré semi-clandestinement le 18 septembre 1973), ce sont plus de 5000 chiliens qui accompagnent sa dépouille à
travers la capitale Santiago. Près de 35 ans après sa mort, c'est sous la présidence de Michèle Bachelet que l'artiste martyre accède officiellement au panthéon populaire du
peuple chilien, même si dans les coeurs il y était déjà bien installé.
L'estadio Chile où fût emprisonné Victor Jara après le coup d'Etat porte aujourd'hui le nom de Estadio Victor Jara.
Hommages internationaux
Parmi la longue liste des artistes du monde entier faisant référence à la vie de l'artiste ou reprenant ses chansons, on trouve notamment :
- Le groupe The Clash qui lui rend hommage dans la chanson Washington
Bullets.
- Le groupe espagnol Ska-P
- U2 dans la chanson One Tree Hill
- Jean Ferrat dans la chanson Le bruit des bottes
- Le chanteur belge Jules beaucarne dans Lettre à Kissinger
- La troupe algérienne Debza écrit une chanson intitulée Victor Jara
- Le chanteur québécois Jean-François Lessard lui rend un hommage poignant avec sa chanson Victor.
- Le groupe allemand de deathcore Heaven shall burn lui rend hommage dans leur chanson The Martyrs' Blood
...
Et le français Bernard Lavilliers (sic!), fait également une allusion à Victor Jara dans sa chanson La Samba... (ndlr : sacré Bernard !)
Extrait de Manifesto (Manifeste), dernière chanson écrite par Victor Jara :
Yo no canto por cantar
Ni por tener buena voz
Canto porque la guitarra Tiene sentido y razon,
Tiene corazon de tierra Y alas de palomita,
Es como el agua bendita Santigua glorias y penas,
Je ne chante pas juste pour chanter,
ni pour montrer ma belle voix.
Je chante parce que la guitare a du sens, parce qu'elle a raison.
Elle a un coeur de terre et des ailes de colombes,
elle est comme l'eau bénite, qui bénit les gloires et les peines.
Quelques liens utiles :
- Présentation du spectacle La Victoria de Victor, créé par la
compagnie chilienne La Patriotico Interesante.